Travail du sexe: la fin d’un tabou

Illustration: Collage de La Fronde, collectif féministe inclusif (@lafronde_collectif)

Bien souvent réduit dans l’imaginaire collectif à la femme qui fait le trottoir, le travail du sexe est un sujet très tabou en France. Les travailleurs et travailleuses du sexe (TDS) subissent la stigmatisation constante d’une population insuffisamment éduquée sur le sujet. Au cinéma, dans la musique et même dans les blagues de cour de récré, la pute représente le niveau zéro de l’échelle sociale, et constitue même une insulte. 

Avant tout propos, il est important de souligner la multiplicité des activités qu’englobe le travail du sexe. Un travailleur du sexe est une personne qui gagne de l’argent sur sa sexualisation. Cela inclue évidemment la prostitution, l’escorting et la pornographie mais aussi le téléphone rose, la vente de photos de pieds ou encore de lingerie usagée. Vera Flynn est travailleuse du sexe depuis neuf ans. Pour ce faire, pas besoin de sortir de chez elle : elle travaille sur Vends ta culotte, plateforme qui lui permet de vendre des photos et des vidéos à caractère pornographique ainsi que des objets intimes ou fétichistes. La jeune femme de 28 ans travaille exclusivement sur Internet mais ne se sent pas moins travailleuse du sexe pour autant. Elle refuse la hiérarchie des travails du sexe : « Je ne suis pas meilleure que la pute au bord de la route. Je me considère pute, ce n’est pas négatif ! Il faut respecter toutes les travailleuses du sexe et ne pas hiérarchiser. On répond toutes à des besoins différents. »

« Notre réalité, ce n’est pas celle d’un reportage misérabiliste à la con »

A 19 ans, Beverly Ruby est escorte et actrice porno. En tant que femme transgenre et travailleuse du sexe, elle subit évidemment la putophobie, mais aussi le sexisme et la transphobie. Personnalité publique, elle est très active sur les réseaux sociaux et a toujours subi le harcèlement en ligne. Ce qu’elle dénonce, c’est le stigmate :« Notre réalité, ce n’est pas celle d’un reportage misérabiliste à la con (…) Votre stigmatisation nous précarise, votre putophobie nous tue ! ». Avoir recours au travail du sexe est perçu comme une honte dans notre société. On pointe du doigt les TDS qui ont l’audace de disposer de leur corps comme bon leur semble, et les clients qui sont assez misérables pour avoir recours à leurs services. Moon est une travailleuse du sexe proche de la trentaine. Elle affirme ne pas avoir de clientèle type : « Des jeunes majeurs aux retraités, des patrons de société aux chômeurs (…) j’ai vu un paquet de personnes différentes. Leur seul lien, je dirais, c’est l’envie de se faire plaisir sans culpabiliser. Culpabiliser de leurs envies, de leurs désirs, de leur couple, de leur condition… » La sacralisation de la sexualité réduit cette dernière, toujours ou presque, au couple hétérosexuel en missionnaire. Pourtant, est venu un temps où ce que font deux personnes consentantes ou plus ne concernent qu’elles, et ne doit plus être dicté par quelques codes moraux. Et ce, indifféremment de leur sexe, de leur orientation sexuelle, de leurs fantasmes et du caractère rémunéré ou non de la relation.

Court rappel de la loi : concernant la législation actuelle, les TDS ont le droit de vendre leurs services, mais personne n’a le droit de les acheter. C’est la loi de pénalisation du client depuis avril 2016. Beverly Ruby explique : « Les seuls résultats du passage de cette loi sont une recrudescence des agressions, des vols, des viols, des meurtres… et une diminution du nombre de clients ! ». Cette législation, couplée à la stigmatisation, fait du travail du sexe un emploi très précaire. Moon explique : « Les principales difficultés sont les rentrées d’argent aléatoires (…) je me rends bien compte qu’entre les mois à 400 ou les mois à 2 000, je peux donner la même énergie de travail et la même implication ». La Nouvelle-Zélande et l’Australie sont les deux seuls pays au monde à avoir décriminaliser le travail du sexe. Depuis, ils ont enregistré une nette baisse du taux de trafic sexuel et de violences subies par les TDS. En France, en revanche, on compte dix travailleuses du sexe assassinées au cours des six derniers mois. Les TDS pointent du doigt l’inaction de l’État qui n’écoute pas leurs revendications : dépénaliser le travail du sexe et réformer la loi sur le proxénétisme pour une vie moins précaire et moins dangereuse pour toutes et tous. 

« J’aimerais que les gens puissent voir à quel point mon travail peut être beau, empouvoirant, et résilient »

La lutte contre la putophobie passe largement par la rupture de nombreux tabous qui font du travail du sexe quelque chose d’hors norme, de sale, d’imposé. Affirmer une certitude sur le travail du sexe sans être concerné, c’est participer à la désinformation. Beverly souligne : « Gardez toujours en tête que quelqu’un que vous aimez est TDS sans que vous le sachiez (…) ça peut-être votre pote, votre caissière, votre cousin, la baby-sitter de vos gosses… » Néanmoins, le stigmate du travail du sexe comme n’étant pas un « vrai métier » leur colle à la peau. Vera Flynn confie la réaction de ses amies de fac lorsqu’elle leur a parlé de son travail : « Elles ont ri. Elles ne comprennent pas comment des gens peuvent payer, pour elles, c’est pas loin de l’escroquerie. Pourtant, on répond à une vraie demande. J’ai l’impression que je ne peux pas toujours être out, j’ai du mal avec ce genre de moqueries ». Pourtant, Vera ne mène pas une existence particulièrement différente de celle du commun des mortels. Elle est mariée depuis deux ans et se lève tous les matins pour produire du contenu et répondre à ses mails. Rien d’anormal, en somme. 

Awen est travailleur du sexe depuis sept ans. Écrivain, il milite au travers de l’écriture, mais aussi via l’activisme virtuel grâce à son compte Instagram @tds_vs_grindrr qui dénonce la réalité des TDS sur les applications. Il y fait de la pédagogie, de la déconstruction, de l’éducation : « J’aimerais que les gens puissent voir à quel point mon travail peut être beau, empouvoirant, et résilient (…) j’aimerais que la bienveillance, l’exploration de soi et le respect universel, soient appris dès le début » déclare-t-il. Au travers de son compte, il communique sur les violences subies par les TDS qui dépassent l’entendement : « A chaque fois qu’une personne affirme une certitude sur le Travail Du Sexe, à chaque fois qu’une personne utilise mon travail comme une insulte, à chaque fois que je vois un nouvel article annonçant le décès d’une collègue, une partie de moi, plus ou moins grande, est blessée (…) nous ne sommes pas payé.e.s pour être des réceptacles de colère, d’haine, ou d’ignorance » continue-t-il. Beaucoup de TDS comme Awen militent en faisant de la pédagogie sur les réseaux sociaux. Allez les lire, les écouter, vous allier à eux. 

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