Privatisation de la FDJ : le « jeu responsable » en danger ?

Illustration: Pixabay

Depuis le 7 novembre 2019, la FDJ a fait son entrée en bourse. Si la dimension économique de cette privatisation est prometteuse autant pour la société que pour l’État, une crainte anime les associations d’aide aux addictions. Lucia Romo, psychologue spécialisée en addictologie depuis plus de trente ans donne son avis sur la question.

C’est officiel : l’ouverture du capital de la Française des Jeux annoncée en 2018 est effective depuis le jeudi 7 novembre 2017. Jusqu’alors, l’État détenait 72% de la société : d’ici la fin de la privatisation, il en restera actionnaire à au moins 20%. Cette entrée en bourse est voulue par la loi PACTE promulguée le 22 mai 2019. En 2018, BFMTV se demandait déjà : pourquoi les français sont-ils de plus en plus accros aux jeux de grattage ? En 2019, ce sont les associations d’aide aux addictions aux jeux d’argent et de hasard qui tirent la sonnette d’alarme : la recherche d’un profit à tout prix et une déresponsabilisation de l’État ne laisseraient-ils pas présager une augmentation des joueurs compulsifs en France ? 

Le docteur Lucia Romo est enseignante chercheuse à l’université de Parix X à Nanterre. Psychologue depuis plus de trente ans, elle est spécialisée en addictologie à l’hôpital Sainte-Anne. Elle s’exprime sur l’impact présumé de la privatisation de la Française des Jeux sur les populations souffrant de troubles addictifs. 

« Le bénéfice se fait sur les joueurs qui jouent beaucoup »

Quand on lui demande la part des joueurs excessifs dans le chiffre d’affaires des jeux, Lucia Romo formule qu’ils représentent une part très importante dans les bénéfices de la FDJ ou des opérateurs en général (poker, casinos…). A long terme, on observe pourtant une espérance de gain négative. « Le bénéfice se fait sur les joueurs qui jouent beaucoup, pathologiques ou non », affirme-t-elle. Selon l’ODJ, les joueurs dits « problématiques » représentent 5% des joueurs. Pourtant, ils génèrent 40% du chiffre d’affaires des jeux. On désigne comme « problématique » ou « pathologique » un joueur qui ne peut s’empêcher de jouer malgré le désir d’arrêter ou la succession de résultats négatifs.

Lors de son intervention, le docteur Romo évoque trois terrains de vulnérabilités pour les joueurs compulsifs. Le premier est familial : certains grandissent dans des familles de joueurs où l’on dispose très tôt d’une perception positive des jeux. Le second est psychologique : des joueurs souffrent de troubles comme l’anxiété ou la dépression, ce qui est un facteur de distorsion cognitive : « ils interprètent la réalité d’une façon qui permet de croire que l’on peut contrôler le hasard et trouver une formule pour gagner », explique la psychologue. Enfin, les aspects sociétaux ne sont pas à négliger : il y a énormément de marketing et de publicité autour des jeux d’argent quels qu’ils soient. En période de crise, les gens ont tendance à jouer plus parce qu’ils pensent que cela en facilitera la sortie. 

« On va inonder d’annonces ceux qui jouent le plus pour qu’ils jouent davantage »

La privatisation de la Française des jeux induit inéluctablement la croissance économique de la société. On associe cette hausse du chiffre d’affaires à une hausse du jeu chez les joueurs. La psychothérapeute confesse qu’il y a effectivement un risque que le jeu ne soit plus aussi bien contrôlé qu’avant. L’État a affirmé qu’une protection subsisterait, mais cela semble paradoxal selon Madame Romo : lorsqu’une société est privatisée, les actionnaires souhaitent en tirer profit et l’argent doit bien sortir de quelque part. Si profil il y a, c’est sans nul doute qu’il se fera sur les joueurs problématiques : « On va inonder d’annonces ceux qui jouent le plus pour qu’ils jouent davantage » annonce-t-elle.

L’enseignante chercheuse exprime une retenue : il faut rester attentif, certes, mais il faut surtout attendre de voir les mesures qui vont être prises par le gouvernement. On verra probablement une augmentation des jeux au moment de la privatisation, cependant il y a un effet d’ajustement à prendre en compte et il est préférable de voir les effets à moyen et à long terme. Elle évoque la libéralisation du jeu en ligne en 2011 : on s’attendait à l’époque à une explosion du nombre de joueurs, mais l’augmentation en question n’a pas été significative.

« Parler de ‘jeu responsable’ est oxymorique »

Contrairement à d’autres psychologues et associations, le docteur Romo n’est pas alarmée par la situation. Plus tôt dans l’année, Emmanuel Benoit, directeur de la Sedap avait comparé la France avec le cas de l’Italie dans Marianne. En Italie, la privatisation a mené à une « libéralisation à tout va » et à une augmentation significative de l’addiction, et c’est précisément le scénario à éviter dans l’hexagone. Armelle Achour, directrice de l’association d’aide SOSJOUEURS avait rendu compte de son inquiétude sur LCI : « les nouveaux entrants au capital de la FDJ vont sans doute vouloir générer encore plus de profits, et donc mettre en place d’autres jeux sur le marché ».

Quand on lui demande des solutions pour garantir un « jeu responsable », le docteur Romo souligne le caractère oxymorique de cette expression. Selon elle, la responsabilisation se jouera sur la mise en place de campagnes de prévention et de sensibilisation auprès des joueurs et de leurs proches. Cependant, il y a une très grande part de responsabilité de l’État qui ne peut pas tout déléguer à l’individu ; on peut avoir des taux de retour très intéressants et donc continuer de produire certains jeux que l’on sait très addictifs. Contrairement aux autres addictions comme l’alcool, il n’y a quasiment aucune régulation de la publicité concernant les jeux d’argent. Elle aborde le sujet du Rapido, jeu fortement addictif que la FDJ a mis plusieurs années à retirer du marché justement parce qu’il rapportait beaucoup de bénéfice. Il est indéniable que la santé publique doit primer sur les préoccupations économiques.

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